Blog de Catherine Pierdat, auteure

30. oct., 2021

L'homme-taupe, nouvelle de Catherine Pierdat


J'ai écrit cette nouvelle au début des années 1980. Plutôt que de la laisser dormir au fond d'un tiroir, je vous l'offre à lire.
Bonne lecture.
C.P.

L’homme-taupe

Catherine Pierdat
 
 

Huit générations s’étaient succédé depuis la troisième guerre. L’équipe d’entretien avait redécouvert un des puits qui menaient en surface après un éboulement dans le secteur "D". Aussitôt le feu vert avait été donné et, dans l’euphorie générale, les volontaires s’étaient rués vers le Bureau de Recrutement des Explorateurs. Deux éclaireurs étaient sortis à l’air libre, mais aucun n’était encore rentré. Simon avait été désigné pour les retrouver et pour apporter quelques informations sur l’état du globe terrestre et de son atmosphère. Il avait reçu l’ordre de ne rien tenter qui pourrait mettre sa vie en danger. Sa mission était avant tout de revenir vivant.
Le responsable chargé de l’Exploration de la Surface donna une dernière poignée de main à Simon et lui souhaita bonne chance.
— Allez-y, dit-il, et revenez vite.
— Je ferai de mon mieux, chef.
    Simon posa un pied sur le premier barreau de l’échelle et monta lentement, échelon par échelon. Le puits était haut de sept cents mètres. L’ascension fut longue et éreintante. Simon s’arrêta souvent pour souffler, sans oser regarder dans le vide qui se creusait sous lui.
     Les électriciens avaient posé à intervalles réguliers de petites lampes qui diffusaient une lueur juste suffisante pour lire les repères peints sur la paroi. Plus que cinquante mètres. Simon approchait du but…Vingt mètres. Il s’essuya le front du revers de la main…Dix mètres…Cinq mètres…Il voyait la trappe. Encore quelques échelons, et il aperçut le levier…Deux mètres…Il soupira et actionna le levier.
     La trappe s’ouvrit. Un souffle chaud et incroyablement sec s’engouffra dans le puits. Simon sortit prudemment la tête et regarda au-dehors. Il ne vit qu’un désert de pierraille et une terre brûlée par le soleil. Il se hissa hors du puits, s’orienta et commença sa marche. Mais le soleil était trop chaud, beaucoup trop chaud, et sa lumière, trop vive. Simon ne le supporterait pas longtemps. Il le savait. Il sentait déjà ses forces le quitter et fut pris de vertige. Il vacilla et s’écroula sur le sol, sans connaissance.
     Non loin de là, un groupe d’hommes avait vu la scène. Ils avançaient péniblement à côté d’un grand char de bois tiré par des bœufs. Ils ramassèrent Simon et l’emmenèrent avec eux.
     Quand Simon reprit ses esprits, il entendit d’abord le son d’un piano. Il savait qu’il s’agissait d’un piano, car il en avait écouté de nombreux enregistrements dans sa base souterraine. Puis, il entendit un rire, un rire de petite fille, percutant, inquiétant comme le rire d’une hyène affamée. Il ouvrit les yeux.
— Taug ! fit la petite fille, tu te réveilles ?
     Il regarda autour de lui. Quel lieu étrange… Il se trouvait dans une sorte de serre gigantesque où croissaient arbres et plantes de toutes sortes. Un ruisseau dévalait une colline. Au sommet d’une autre colline, il aperçut un homme en frac, aux cheveux en bataille, qui jouait sur un grand piano noir.
— Taug ! fit encore la petite fille. Tu veux jouer avec moi ?
Simon ne prêta pas attention à la gamine. Il était fasciné par le pianiste.
— Tu es comme les autres ! fit la fillette en colère.
Simon sursauta.
— Comme les autres ?
— Oui, comme les autres taugs qui sont venus avant toi !
— Les autres taugs ?
— Deux hommes-taupes comme toi…Montre-moi comment font les hommes-taupes, montre-moi comment tu sors de la terre.
— Fiche-moi la paix ! Dis-moi plutôt où sont ces deux hommes qui m’ont précédé.
La petite fille ignora Simon et tendit l’oreille vers la colline au piano. Le pianiste était affalé sur son clavier, comme mort.
— Tiens, Beethoven s’est arrêté. Aide-moi à le remonter et je te dirai où sont tes amis.
— D’accord, dit Simon.
     La petite fille alla chercher une grosse clé, et ils gravirent ensemble la colline. Elle enfonça la clé dans le dos de l’automate et laissa Simon remonter le mécanisme. Aussitôt, Beethoven se remit à jouer.
— Alors, où sont-ils ? demanda Simon, impatient.
— Viens, suis-moi, dit la petite fille.
     Elle l’emmena sur un terrain nu et bien ratissé.
— Ils sont là, dit-elle.
— Où, là ?
— Eh bien, là, sous la terre. Mais ce ne sont pas de vrais hommes-taupes, car ils n’en sont pas sortis. Toi, tu creuseras, n’est-ce pas ?
     Horrifié par ce qu’il venait d’entendre, Simon ne vit pas la fosse béante juste derrière lui. Il fit un faux pas et tomba dedans.
     La petite fille tira sur une corde qui pendait d’une poutrelle. Une espèce d’entonnoir géant coulissa sur un rail suspendu à la voûte et vint se placer au-dessus du trou. La petite fille tira sur une autre corde. L’entonnoir s’ouvrit et déversa son contenu sur Simon épouvanté. Plusieurs tonnes de terre fine et humide le recouvrirent, et bientôt, on ne vit plus que sa main qui, tendue vers le ciel, se crispait dans un ultime espoir. Et puis, sa main aussi disparut.
     La petite fille attendit longtemps et patiemment que la terre remue. Mais la terre ne bougea pas. Alors elle comprit qu’elle s’était encore trompée.

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